Interview : Compagnie pétrolière et conscience écologique
Lignes d’Horizons : Bonjour, avant tout, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Quel a été votre parcours professionnel ?
Pierre H. : Je travaille dans une compagnie pétrolière internationale pour laquelle j’ai fait 15 ans de recherche. Puis, j’ai travaillé dans la branche exploitation, dans une raffinerie et maintenant je m’occupe des formations métier au siège social pour le groupe.
L.H. : Vous avez accepté, et nous vous en remercions, une interview dans notre magazine, dont l’objectif est de dénoncer les difficultés environnementales que rencontre notre planète. Que pensez-vous de ce genre d’initiatives ?
P.H. : Elles me semblent indispensable pour une prise de conscience. Notamment, dans mon domaine, une prise de conscience pour une utilisation rationnelle de l’énergie paraît indispensable, car l’énergie c’est la vie.
L.H. : Dans ce numéro, Lignes d’Horizons s’intéresse notamment aux réserves pétrolières de notre planète. D’où une première question, pour combien d’années encore avons-nous du pétrole selon vous ?
P.H. : Il est très difficile de répondre comme ça. Les spécialistes eux-mêmes ne sont pas d’accord quant à la date du peak oil qu’ils situent entre 2010 et 2050. On peut s’attendre à ce qu’il survienne dans les vingt années à venir. Ce qui est sûr, c’est que nos ressources sont limitées, même si cela fait 30 ans que l’on dit qu’il nous reste au moins quarante années devant nous. Cela est lié au fait que l’on découvre de nouveaux gisements et que les avancées technologiques permettent d’aller chercher le pétrole de plus en plus profond dans la croûte terrestre ou au fond des océans. Mais ces découvertes ne changeront rien, et nos réserves paraissent de plus en plus limitées dans la mesure où la consommation augmente très rapidement dans des pays comme la Chine par exemple, et ce sans que des pays développés comme les Etats-Unis la réduisent sensiblement.
L.H. : Dans notre article, nous arrivons également à la conclusion que les réserves réelles ne peuvent être définies du fait de l’impossibilité de vérifier les déclarations des pays producteurs, est-ce vraiment le cas ?
P.H. : Il est vrai que les pays ne révisent pas les chiffres de leurs réserves ; cependant, les compagnies pétrolières le font. Ainsi, Shell a révisé à la baisse ses réserves car de gros doutes pesaient. En le faisant, ils ont pris une décote en bourse, mais ils ne s’en porteront que mieux après. A leur suite, toutes les compagnies pétrolières se sont interrogées et l’on peut supposer que si elles n’ont pas révisé, quant à elles, leurs chiffres, c’est qu’ils sont fondés.
L.H. : Pour les années à venir, votre groupe semble commencer à regarder vers de nouvelles énergies, par exemple le solaire et l’éolien ou le développement de biocarburants. Est-ce un vrai projet à long terme ou un simple acte de communication et de bonne conscience ?
P.H. : Pour ce qui est du solaire, nous en faisons depuis 15 ans, à tel point que nous avons même des filiales qui fabriquent des panneaux, c’est donc bien un engagement de longue durée. De même, pour les biocarburants, nous en faisons depuis 25 ans puisque on s’y intéressait déjà quand je faisais de la recherche. Cependant, il n’y en a pas assez sur le marché, notamment pour en mettre dans le gasoil. Quant à l’éolien, nous avons placé des éoliennes à côté d’une raffinerie capables de produire jusqu’à 12 Méga Watts. Mais, comme le montrait un article paru dans votre premier numéro, l’éolien balbutie en France car il ne se voit appuyé par aucune volonté politique. Nous nous intéressons à ces nouvelles énergies car c’est notre devoir, en tant que
« marchands d’énergie », mais tout en sachant qu’elles ne peuvent pour l’instant se substituer au pétrole. Car l’éolien et le solaire posent le problème du stockage et quant aux biocarburants, nous n’en aurons pas assez, même en recouvrant la France de champs de colza. Je ne suis même pas convaincu qu’on arrive à atteindre un taux de 5% de biocarburants dans nos carburants. Le problème est que les produits pétroliers sont une énergie liée à la mobilité, et en tant que carburants, on ne sait pas par quoi les remplacer. Autant dans d’autres domaines, tels que l’industrie, on se demande si l’électricité ne serait pas mieux, autant les transports seront à mon avis le dernier domaine dans lequel le pétrole sera remplacé…
L.H. : Votre groupe a également créé en 2002 une direction « Dévelop-pement durable et Environnement ». Quels sont ses principaux objectifs et ne sont-ils pas en contradiction non seulement avec la pollution engendrée par le commerce du pétrole (dégradation des sites, marées noires…) mais aussi avec le principe d’un développement économique toujours basé sur le pétrole ?
P.H. : Cela ne me semble pas contradictoire, au contraire, car nous oeuvrons tout d’abord pour que l’énergie soit utilisée à bon escient. Eviter le gaspillage, cela passe par exemple par une coopération avec les constructeurs de moteurs, afin que le couple moteur-carburant minimise la quantité de CO2 produit. Nous nous sommes également engagés à ne plus brûler dans les torches le gaz produit avec le pétrole et à le liquéfier avant de l’envoyer vers les zones de consommation.
Il est également de notre devoir de s’intéresser au cycle de vie des produits, et notre groupe a ainsi été le premier, il y a 15 ans, à vendre des pulls synthétiques faits à partir de bouteilles en plastique (même si on ne parlait pas encore à l’époque de développement durable).
Nous veillons également à ce que les eaux émanant des raffineries et contenant des résidus d’hydrocarbures soient traitées. Respecter l’environ-nement passe aussi par la minimisation des dégradations sur les sites d’exploration, en évitant les traces liées au forage.
Pour ce qui est des problèmes liés aux transports, et je pense notamment au cas des marées noires, depuis l’Erika, les bateaux sont extrêmement contrôlés et nous nous interdisons d’utiliser ceux qui ne nous semblent pas fiables. Et ce qu’il faut savoir, c’est que si le fioul est transporté par bateau, c’est parce que la France d’aujourd’hui veut bien du pétrole, mais que le bon : on est alors obligé d’exporter le fioul ailleurs, vers des pays où les industriels veulent l’utiliser car il est bon marché, est facile à stocker et à brûler et qu’il existe moins de systèmes de récupération des fumées…
Nous faisons également en sorte que notre activité dans les pays en voie de développement offre à la population un retour équitable du bénéfice.
Enfin, il s’agit également de faire en sorte que notre activité soit bien acceptée par le voisinage. On nous dit souvent « l’industrie, ça pollue et ça pue, il y a de grosses fumées noires », c’est pourquoi nous utilisons des nouvelles technologies pour éviter toute pollution réelle ou visuelle.
Mais j’aurais envie de dire que les gens qui incriminent l’industrie sont eux aussi des consommateurs. De plus, il n’est pas toujours facile de conjuguer satisfaction du voisinage et développement durable. Ainsi, on nous a demandé d’enlever le soufre présent dans les carburants car le dioxyde de soufre dégagé par les voitures faisait tousser les gens habitant près des périphériques. Mais cette opération nécessite de chauffer le carburant, demande de l’énergie, laquelle est obtenue par combustion de pétrole, combustion qui accroît la quantité de CO2 dégagée par une raffinerie (une raffinerie consomme 6% du pétrole qu’elle produit en énergie).
Cet exemple montre comment bien souvent on résout un problème local en accroissant un problème global, là réside toute la difficulté.
L.H. : En fait, ne serait-il pas plus intelligent de commencer à réfléchir à une société sans pétrole et sans gaz naturel, sachant que ces derniers sont des plus polluants et que nous risquons d’en manquer dans les prochaines années ?
P.H. : On peut toujours réfléchir mais cela ne me paraît pas possible pour l’instant dans la mesure où concrètement nous n’avons pas d’autre alternative. Les énergies renouvelables ne suffiront pas pour l’instant et le réacteur à fusion nucléaire n’est pas encore pour demain. D’ici là, tous les spécialistes de l’énergie sont d’accord pour dire qu’une remontée du nucléaire tel qu’il est pratiqué actuellement constituerait une phase intermédiaire, même s’il reste le problème des déchets. Dans l’ensemble, un gros boulot reste à faire : faire en sorte que tout le monde se sente concerné et que les politiques prennent enfin des décisions et des engagements vers les énergies renouvelables, et vers l’éolien par exemple pour la France.
L.H. : Lignes d’Horizons propose également quelques questions récurrentes à ses invités dont la première est la suivante : avez-vous déjà rencontré dans votre activité ou votre vie, un problème écologique très marquant ?
P.H. : Oui, bien sûr, l’Erika. J’ai vu non seulement les boulettes sur les plages mais aussi le retraitement, le stockage… ça a eu des retentissements dans mon secteur d’activité.
L.H. : Vous êtes-vous déjà engagé personnellement pour la défense de l’environnement ?
P.H. : Je ne parlerai pas d’un engagement mais d’une contribution. J’ai fait une thèse en écologie microbienne des sols. L’expérience consistait à épandre des boues huileuses sur les sols et à utiliser ce réacteur naturel qu’est le sol comme instrument de dépollution. Or aujourd’hui, lorsqu’il y a des épanchements de boues huileuses sur le sol, on utilise des bactéries pour dépolluer. C’est mince comme contribution mais cela me semble mieux que de parader avec une pancarte « Du pétrole on en veut plus, mais on veut vivre comme aujour-
d’hui »…
L.H. : Personnellement, si vous acceptez le fait que notre planète semble aller vers un avenir des plus sombres, avez-vous une solution miracle, même utopique, ou des pistes à suivre pour inverser cette tendance?
P.H. : Dans l’ensemble, je suis plutôt pessimiste… Je ne vois qu’une chose, comme je l’ai déjà dit, ce serait une utilisation rationnelle de l’énergie. Car tout autour de nous est énergie : non seulement les transports mais aussi le béton, les casses dalles, l’eau qu’il faut traiter, la lessive, les vêtements, absolument tout. Le problème c’est qu’il faudrait changer les comportements individuels et le fonctionnement de la société : le fait qu’il y ait plus d’énergie dans le packaging d’un yaourt que dans le yaourt même, le fait qu’on jette fringues, bagnoles, machines, avant même qu’elles soient bousillées, tout cela prouve qu’on a trop de fric, et c’est ce qui fait que je suis pessimiste car il me semble qu’on n’est pas prêt de réduire notre consommation. Aussi, la seule solution que j’aurais, ce serait de sortir de la société de consommation.
L.H. : Comment imaginez-vous notre planète dans 25 ans et au-delà?
P.H. : J’ai du mal à l’imaginer… Avec plus d’éoliennes, des centrales nucléaires en construction, des voitures hybrides fonctionnant à l’électricité et au pétrole, avec des panneaux solaires sur plus de maisons, mais…je le sens pas bien.
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