Quel pétrole pour demain ?
Depuis septembre 2005, le prix du baril du pétrole connaît ses plus fortes valeurs depuis les crises pétrolières de 1973 et 1979. Cette hausse, croissante depuis 2004, entraîne aujourd’hui nombre d’interrogation sur l’avenir de cette « huile de pierre » (petra oleum en latin) dans les décennies à venir. Certains annonçant la fin de l’age du pétrole avant 30 ans. Lignes d’Horizons fait ici un point sur les raisons de cette hausse et les avenirs possibles du pétrole et de l’énergie pour demain.
Une Hausse ingérable ?
En Septembre le baril de pétrole s’est négocié à des prix quasiment aussi élevés que les sommets atteint durant les crises de 1973 ou de 1979 (80 à 100 dollars le baril – un baril étant égal à 159 l). Mais durant ces deux
« chocs pétroliers », la hausse s’expliquait par des événements ponctuels et bien définis : la guerre du Kippour en 1973, et la révolution islamique en Iran en 1979.
L’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), créé en 1960, avait alors su rétablir les prix en multipliant l’offre par paliers successifs. En 1986, le prix tomba jusqu’à 8 dollars. L’effondrement du prix incita les compagnies pétrolières à la prudence dans leur projet de développement.
Dans les années 90, le prix du baril tournait autour de 15 à 20 dollars, jusqu’à la crise de 1998. Cette année là, l’OPEP augmenta sa production juste avant une baisse de la demande, due à la crise financière asiatique. Le baril chuta à 12 dollars. Encore une fois, l’OPEP, mettant de côté des rivalités internes, décide de faire remonter le prix du baril autour de 25 dollars, et ce en contrôlant parfaitement leur production et en jouant sur la loi de l’offre et de la demande. Le prix du baril semble alors stable.
Mais brusquement, la hausse moyenne de la demande mondiale est multipliée par trois, passant de 660 000 barils/jour en 1999-2002 à 2 240 000 barils/jour. D’abord par une hausse de la consommation domestique de pétrole en Amérique du Nord, et surtout par le développement de deux ogres énergétiques : la Chine, qui double sa consommation, et dans une moindre mesure, l’Inde. La production est alors sollicitée au maximum, L’Opep laissant ses pays membres produire autant de pétrole qu’ils le peuvent et qu’ils le souhaitent.
Seule l’Arabie Saoudite garde une petite réserve de production, alors que d’autres productions sont menacées de rupture du fait d’événements particuliers : grèves et troubles ethniques au Nigeria, affaire Yukos en Russie, tensions politiques au Venezuela , et surtout la guerre d’Irak et les sabotages à répétitions des installations pétrolières. La production Irakienne étant passée de 2,6 millions de barils/jour avant la guerre à 1,7 millions barils/jour en 2003-2004. Si l’Irak avait continué de produire à son niveau d’avant-guerre, la flambée des prix aurait été bien moins importante.
La flambée de 2004 résulte en fait d’une rupture entre le cycle de la production, qui est long (de 5 à 7 ans) et le cycle de demande qui est court (de 1 à 2 ans). Les difficultés de production et la croissance de la consommation ont donc forcé une production à flux tendus (c’est-à-dire sans aucun stock d’avance) et a mené le prix du baril autour de 40 dollars début 2005.
Lorsqu’en septembre 2005, de violent ouragans sont venus détruire une grande partie des zones de production du golfe du Mexique, les espoirs de voir le prix du baril se stabiliser autour de 30 dollars ont disparu. Les spéculations et une prise de conscience soudaine que les réserves de pétroles n’étaient pas si facilement exploitables qu’on le disait ont conduit à une hausse soudaine du prix du baril jusqu’à 90 dollars. Aujourd’hui stabilisé autour de 70 dollars, il risque de ne pas descendre aussi facilement. Et si la fin du pétrole n’est pas encore arrivée, l’époque du pétrole à pas cher est belle et bien terminée. Reste à se demander qui produira ce pétrole, aujourd’hui indispensable, et pour combien de temps.
Productions et réserves
Le premier puits de pétrole a été foré aux Etats-Unis, par le « Colonel » Drake, en 1859, les premières compagnies pétrolières sont nées aux Etats-Unis, et jusqu’en 1966, les Majors pétrolières (les plus grosses compagnies multinationales, dont 5 américaines et 2 européennes) contrôlèrent la production et les prix. Aujourd’hui les patrons du pétrole sont les membres de l’Opep. Fondé en 1960 à Bagdad, par cinq pays producteurs (Arabie Saoudite, Iran, Irak, Koweït, et Venezuela), qui cherchaient à limiter les privilèges de ces grandes compagnies étrangères aux pays, l’Opep est devenue l’organisation régulatrice du marché pétrolier.
A elle seule, elle représente 45% de la production mondiale et 75% des réserves de pétrole. Néanmoins, c’est sur ce dernier chiffre que les inquiétudes se font aujourd’hui sentir, car il semble aujourd’hui impossible de connaître la réelle quantité d’or noir que les gros pays producteurs ont encore en réserve.
En effet la seule source officielle concernant ces réserves consiste chaque année dans un formulaire de l’Oil & Gas Journal, que les gouvernements des pays producteurs remplissent. Voilà les seules données disponibles pour connaître les réserves mondiales de pétrole : un formulaire complété par les producteurs eux-mêmes. Effectivement cela pourrait ne poser aucun problème, pourquoi mentiraient-ils ? et bien parce qu’en 1985, l’Opep prend la sage décision (à l’époque) d’indexer les quotas de production de ses pays membres sur les réserves déclarées par chacun d’eux : ceux qui ont le plus de réserves produisent le plus. Mais du coup entre 1985 et 1991, les pays de l’Opep ont multiplié par 1,9 leurs réserves déclarées : l’Iran est passé de 49 milliards de barils en 1987 à 93 milliards (+ 193%), l’Arabie Saoudite de 170 milliards en 1989 à 257 milliards en 1990 (+ 51%). Tandis que les réserves déclarées par l’Irak sont restées entre 1987 et 1998 à 100 milliards tout rond. L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) déclare que « Les réserves de 38 pays sont restées inchangées depuis 1998, dont celles de 13 depuis 1993, malgré des extractions continues ». Il apparaît évident dans ces conditions que rien ne permet aujourd’hui de définir une date précise pour la fin du pétrole.
Les meilleurs pétro-géologues de la planète s’affrontent depuis plusieurs mois autour de l’imminence du « peak oil », c’est-à-dire le point culminant de la production mondiale. L’AIE prévoit que d’ici 2030 la consommation devrait augmenter de moitié, passant de 83,5 à 121 millions de barils par jour. Elle prévoit aussi que les extractions hors Opep (soit 60%) amorceront leur déclin juste après 2010, et que le « Peak Oil » mondial sera atteint entre 2013 et 2037.
L’ASPO (association pour l’étude du « Peak Oil »), fondée par Colin Campbell et regroupant des hauts responsables pétroliers à la retraite, et des universitaires indépendants, annonçait en mai dernier que le « Peak Oil » serait atteint avant la fin de la décennie. Ils exposent aussi que les réserves mondiales ne seraient pas de 2 275 milliards de barils comme l’affirme Washington, mais de 1 750 milliards.
Les majors du pétrole pourraient commencer à admettre que ces réserves ne tiendront pas indéfiniment. Chevron, aux Etats-Unis, lance un nouveau slogan : « Nous avons mis cent vingt-cinq ans à exploiter le premier trillion de barils. Nous aurons consommé le prochain dans trente ans » (remplacer donc « prochain » par « second » ou « dernier »). Chez Total, le nouveau slogan est plus subtil : « Pour vous, notre énergie est inépuisable ». A la rentrée, Thierry Desmarets, patron de Total, aurait admis en réunion officieuse regroupant les hauts responsables de la politique énergétique française, que le pic sera atteint autour de 2025, à condition que la consommation n’augmente pas.
Voilà l’autre enjeu de demain : non seulement au rythme actuel, les réserves de pétrole ne tiendront pas plus de trente ans, mais en plus la demande semble en constante augmentation. Si la croissance de la demande énergétique est assez faible pour l’Europe de l’Ouest, voir en régression pour la Russie. D’autres sont de vrais ogres énergétiques en perpétuelle prise de poids. Ainsi les Etats-Unis, avec 4,6% de la popu-lation mon-diale, représentent 25 % de la consommation d’énergie mondiale. Et ce chiffre pourrait augmenter car le pays prévoit une augmentation de 33 % de la consommation de pétrole dans les prochaines années. Des pays en plein essor, comme la Chine et l’Inde, vont forcément augmenter considérablement la demande dans les années à venir.
Même si la fin du pétrole est annoncée depuis les années 70, il apparaît aujourd’hui que la diminution des réserves de pétrole (comme on le connaît aujourd’hui) et l’augmentation continue de sa consommation va forcément conduire à un manque du pétrole dans les décennies à venir. Certains répondent déjà que les progrès scientifiques permettront de trouver de nouveaux types de pétroles (les sables bitumineux ou les huiles lourdes) ou d’augmenter la capacité d’extraction des sources (aujourd’hui, 30% au maximum des hydrocar-bures peuvent être extraits des puits), d’autres diront que l’on trouvera quelques nouveaux gisements. Mais voilà un quart de siècle que le pétrole est consommé plus vite qu’il n’est découvert. Et si il est vrai que les progrès techniques peuvent permettre un réel prolongement des réserves pétrolières, cela ne peut être possible que dans le cas où ces nouveaux investissements restent rentables, c’est-à-dire que le prix du baril continue sans cesse d’augmenter. Aujourd’hui stabilisé à 60 dollars le baril, le prix du pétrole risque donc progressivement de monter à des sommes astronomiques que l’économie ne pourra supporter.
Il est des plus probables que l’humanité ne connaisse pas l’épuisement des réserves de pétrole, mais tout bêtement que l’extraction de celui-ci devienne trop chère pour que l’on continue à utiliser partout cet or noir. Deux hypothèses semblent finalement envisagea-bles : soit nous prenons conscience de ce fait et nous changeons progressivement notre politique énergétique afin de remplacer petit à petit le pétrole, soit un beau matin, le prix du pétrole sera tellement élevé que ni les transports en commun, ni les centrales électriques, ni l’usine de fabrication d’objet plastique ne pourront plus fonctionner. Laquelle des deux préférons nous ?
William Cherbonnier
Livre d'Or
Afin de nous encourager, nous soutenir et nous informer, n'hésitez pas à nous laisser des messages.
c'est ici