L’or noir mauritanien, “une histoire de brut et de truand”
Nouakchott, le jeudi 30 mars 2006. Il est 9h45 et je me rends au tout récent ministère du pétrole où j’ai rendez-vous avec une personne rencontrée la veille au soir. À ce moment-là, il était chauffeur de taxi, mais après quelques minutes de conversation, il devint ingénieur chimiste, spécialiste en interprétation sismique. Nous décidions donc de nous revoir dès le lendemain matin pour un petit entretien.
10 heures sonnaient lorsque sa voiture passa le portail de l’édifice ministériel. Je montai et nous partîmes en direction d’un bar à quelques rues de là. Une fois assis devant notre café, la discussion commença….
Sortant quelques documents, il débuta par un récapitulatif historique sur l’exploitation pétrolière en Mauritanie.
« Les recherches ont commencé dans les années 1975, menées par des sociétés telles que Texaco, Shell ou encore Total. Mais Texaco ne trouvait que des indices. Ses rapports avec le gouvernement mauritanien n’étant pas des meilleurs, ils quittèrent la place en 1998. C’est à cette date que les Australiens sont arrivés et ont trouvé du pétrole.
Actuellement, ce sont sept sociétés étrangères qui se partagent l’exploitation : les Australiens de Woodside et de Brimax Petroleum International, les Anglais de Dana Petroleum, les Aspagnols de chez Repsol, les Allemands d’Intershell, les Français avec Total, les Emirats arabes avec El Thani et enfin les Chinois avec CNPC International ltd. »
« Chaque compagnie possède un permis donnant droit à un bloc (secteur) constitué par plusieurs champs. Ceux-ci se trouvent en off-shore ou on-shore (en pleine mer ou sur le continent), dans l’un des deux bassins pétrolifères que possède le pays : celui de Taoudeni (on-shore) que nous partageons avec le Mali et celui de Coutier (off-shore), à une centaine de kilomètres au large de Nouakchott (voir carte).
Plus précisément, Coutier, c’est environ 25 blocs. Woodside y est le principal exploitant (depuis son arrivée en 1998) avec les blocs 2 à 6 comprenant les quatre champs suivants :
Chinguitti (blocs 4 et 5 à 80 km de la côte) : il est déjà développé et la production a commencé cette année. Thiof (du nom du poisson pêché dans les mêmes eaux) : ils y ont foré 3 puits ; le développement va commencer cette année, quant à la production, on ne sait pas. Tevet : des puits y ont été forés, pour le développement on ne sait pas quand il commencera. Mérou : il n’y a pas de pétrole.
Autres que les Australiens, sont aussi présents les Anglais de Dana Petroleum aux blocs 8,7 et 1 (aussi nommé pélican). La prospection sismique a été faite dans les blocs 8 et 1 ainsi que le forage, mais ils n’y ont trouvé que du gaz. Les Chinois de CNPC ont seulement fait la reconnaissance de terrain et l’étude sismique. Les Emirats arabes en sont au stade de la reconnaissance de terrain. Les Espagnoles et les Allemands n’ont, pour l’instant, fait qu’acheter des blocs.
Pour Taoudeni, toutes les sociétés ont obtenu des permis. Mais pour le moment, aucun forage de fait, seulement de la reconnaissance de terrain par Total et El Thani.
D’autres pays font des demandes tous les jours tels que le Japon, le Pakistan, l’Inde, car les indices géologiques prouvent qu’il y a du pétrole dans les deux bassins. Mais on ne connaît pas exactement leur capacité. Pour se faire une idée, Woodside produit actuellement 75 000 barils par jours (1 baril = 159 L) du champ de Chinguetti. Ils ont déjà vendu 3 bateaux à la Chine le 23 février dernier. Un seul est parti, contenant 975 000 barils, les deux autres sont en stockage sur le FPSO (Floating Production Storage and Offtake, ou installation flottante de production, stockage et transfert du pétrole, voir schéma). Au final, la capacité du champ de Chinguetti est estimée à 160 millions de barils, celle du champ de Thiof à 240 millions et Tevet à 80 millions. »
Ainsi, la société Woodside, en avance sur ses concurrentes, a vendu les premières gouttes du précieux liquide noir. Mais qui est-elle ?
Sur son site web, on peut lire que Woodside est la société d’exploitation pétrolière la plus importante d’Australie. Elle a vu le jour en 1954 et son siège réside à Perth. Elle possède un capital de 21 milliards de dollars U.S. et fait travailler 3400 personnes. Elle produit 60 millions de barils par an (soit près de 10 milliards de litres d’hydrocarbure) et prévoit d’augmenter cette quantité à plus de 100 millions avant 2008. Elle possède des intérêts d’exploration dans onze pays dont six se trouvent en Afrique : le Kenya, la Libye, l’Algérie, les îles Canaries, la Mauritanie, la Sierra Leone et le Libéria.
« Depuis plusieurs semaines, m’explique mon informateur, qui préfèrera garder l’anonymat, le gouvernement mauritanien et Woodside sont en très mauvais rapports suite à l’affaire d’un contrat et de quatre avenants signés par l’ancien ministre de l’énergie et du pétrole, Zeidane ould Hmeida et la société exploitante, et ce pratiquement à l’insu du gouvernement. »
Ces avenants, jugés frauduleux par le gouvernement, comportaient certaines clauses susceptibles de porter préjudice au pays. Parmi elles nous pouvons citer la baisse de la quote-part de l’Etat dans le profit-oil et la réduction de l’impôt dans certaines zones, mais aussi l’allègement des contraintes en matière de protection de l’environnement. Pour le chef de l’état, Ely Ould Mohamed Vall, les quatre documents étaient conçus « dans le seul intérêt de Woodside au détriment de l’Etat mauritanien ». Le préjudice financier se chiffrait à des centaines de millions de dollars, selon le ministère mauritanien de l’Energie et du Pétrole. Zeidane ould Hmeida avait été arrêté le 16 janvier dernier, puis mis en examen pour “crimes économiques” et placé en détention préventive le 23 janvier.
Le 6 juin dernier le nouveau ministre de l’Énergie et du Pétrole, M. Mohamed Ali Ould Sidi Mohamed procédait à la signature d’un nouveau contrat de partage de production pétrolière avec le consortium de sociétés parrainées par Woodside, ce qui clôturait définitivement leur différent.
Mais qui est le propriétaire de ce pétrole ? Qui est l’actionnaire majoritaire ? Voici ce qu’a répondu mon informateur : « L’état mauritanien ne possède plus que 4 % de la production des seuls 13 % de départ. Avant la production, Woodside imposa sur le contrat que la Mauritanie devrait participer aux frais de développement et de production à hauteur de plusieurs millions de dollars. Le contrat stipulait aussi que si cette dernière ne possédait pas cette somme, Woodside la lui avancerait en se faisant rembourser sur plusieurs années. Mais le pays n’ayant évidemment pas d’argent et n’ayant aucunement l’intention de rembourser ce crédit, ou n’ayant peut-être pas lu le contrat, ironise-t-il, décida de vendre 9 % de ses parts à une société anglaise du nom de Sterling qui déboursera 130 millions de dollars. Chaque année, un certain pourcentage revient à l’Etat. Dans 8 ou 9 ans, Sterling aura remboursé l’achat de ses parts et aura fait suffisamment de bénéfice. Ainsi, les 9 % retourneront à la Mauritanie. Le problème est que d’ici là, le champ de Chinguitti sera vide. »
Et en matière d’environnement, que font ces sociétés d’exploitation, en particulier Woodside ? Que se passe-t-il sur les plateformes et autour ?
« Il n’existe pas de surveillance sur les platesformes, pas de contrôle. Or, dans les contrats, il est stipulé que sur chaque bateau ou plateforme doit être présent un observateur du gouvernement. Mais cette clause n’est pas respectée. Par exemple, il y a environ 8 mois, un représentant du gouvernement se trouvait sur un bateau de Woodside qui pratiquait des explosions avec de l’air comprimé pour l’étude sismique du fond océanique. Il observe des baleines et leurs petits. Il donne la consigne au représentant de la société de stopper les explosions en attendant que les baleines passent. Malgré cela, ils ont continué, prétextant une perte de temps et donc d’argent. »
« Donc ces contrats, obligeant les sociétés exploitatrices à respecter et protéger l’environnement des sites d’extraction, ne sont pas respectés ? » continuai-je.
« On ne sait pas si les contrats sont respectés car, comme je le dis, il n’y a pratiquement pas de représentants du gouvernement sur les lieux. On pratique la corruption pour ne pas qu’ils viennent. On ne peut ni prévenir ni éviter les risques de pollution. On ne peut que les observer et les déplorer de la côte. En 2004, on a observé des dépôts de pétrole sur la plage de Nouakchott et des baleines mortes au Sénégal. Après autopsie et analyse il fut avéré que les baleines avaient bien été intoxiquées par du pétrole provenant du site de Chinguitti, suite à des excès de production par Woodside. Mais sur la zone du champ, on ne sait pas si les fuites d’hydrocarbures étaient importantes ou pas. Lors de leurs enquêtes, les ONG internationales de protection de la nature trouvèrent les portes fermées devant elles. »
Et pourtant. Après lecture des études d’impact des sites de production, on pourrait facilement croire que les dirigeants de Woodside exploitent le site off-shore dans un grand souci de respect vis-à-vis de sa faune, sa flore et de sa composition naturelle. Si leurs études d’impact leur font honneur, apparemment, leurs gestes moins.
Sur ces derniers mots, je quittai cet homme qui me permit d’en savoir d’avantage sur les processus et les méthodes de ce que certains appellent la colonisation économique de l’Afrique par l’exemple éloquent qu’est l’exploitation pétrolière.
Pour finir, une petite anecdote de carnet de voyage. En rentrant chez moi le soir même, nous passions devant un édifice où s’étaient massées à son entrée plus d’une centaine de personnes, des caméras de télévisions et des militaires. Je demande ce qui ce passe. On me répond aussitôt : « C’est l’ancien ministre du pétrole qui sort de prison ! ».
Christophe DENIAU
Livre d'Or
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